La grande démission

La grande démission

Le phénomène commence à être traité médiatiquement car il transparaît dans les chiffres de l’emploi. On en parle, on convoque quelques analystes. On compare ce qui se passe en France au niveau mondial et surtout au phénomène du « Big quit » américain.

On relève un nombre impressionnant de démissions, mais on ne prend pas la mesure du phénomène. De nombreux experts-analystes se pressent de relativiser cette crise en France. Certes, il y aurait beaucoup plus de démissions, mais ce serait un événement passager, relativement faible. On assure que ce serait un effet induit et momentané dû aux confinements sanitaires et au recours au télétravail.

On rassure…

Et pourtant, on sent bien plutôt qu’il s’agit d’un mouvement de fond; que c’est bien la relation au travail qui est atteinte et surtout au travail social, et que ce mouvement se prépare depuis de nombreuses années. Perte d’attrait du travail, perte de sens de la notion de métier, perte de prestige et de valeur du travail dit social, des soins, de l’éducation et de la culture…

Un effondrement doux

C’est tout autour de nous: c’est la Poste et les facteurs qui ne passent plus au mois d’aout; c’est la liste interminable des services qui ferment ou déménagent. Les magasins qui ne rouvriront pas. Ce sont les structures du Social qui renoncent aux subventions car elles n’ont même plus les équipes pour réaliser leurs propres projet. Du coup elles se contentent de se lancer dans des spéculations et opérations financières, aux limites du sens social et associatif.

C’est tout simple; depuis si longtemps, il manquait aux acteurs déterminés du Social, des moyens pour agir. Il n’y en avait plus, l’économie libérale les confisquait.

Puis, il y a eu une longue période durant laquelle il manquait des idées pour renouveler des pratiques. Maintenant en plus de tout cela, il manque aussi les gens pour les réaliser.

Nous attendions des fins du Monde, ces cataclysmes, des catastrophes. A part quelques épisodes climatiques, ce qui se produit, est plus constant, plus doux, plus souterrain, presque naturel. C’est le délitement de toutes choses; l’éparpillement, la fuite sans annonce et sans bruit.

On ferme…

« Des lendemains qui ferment, » comme « il y avait des lendemains qui chantent ».

On se réveille un matin; la plupart des commerces de Centre ville, sont fermés et il n’y a plus que des opticiens , de acousticiens et des agents d’assurance qui occupent vitrines et devantures, comme une litanie.

Le seul objectif encore poursuivi, c’est l’occupation des espaces vides, comme autant de décors de carton.

Et le vide en effet occupe tout. Dans le secteur social c’est la chasse à l’acquisition immobilière de bâtiments , d’appartements qui seront perpétuellement sous occupés; qu’importe! On paiera la petite taxe, mais à la place de faire des actions dans les rues, on mettra des logos sur les portes.

A force d’empêchements à expérimenter, de blocages règlementaires et sécuritaires, l’ordre est établi, le contrôle est assuré. Il n’y a plus de débordement, mais tout s’écoule par le fond.

Les postes sont vacants, les emplois sont lâchés ou refusés; l’ancienneté sur un poste devient anomalie; les histoires des structures des institutions, et même des projets se perdent.

La position démissionnaire

La relation au travail a changé. Exit le temps où on se demandait si on était bon pour un poste. Des générations entières d’acteurs sociaux ont raisonné ainsi mais à présent, une nouvelle contrainte s’exerce sur l’employé. Il doit constamment se demander si le travail est bon pour lui, si le poste qu’il occupe ne lui fait pas du tort d’une manière ou d’une autre.

Chaque jour de travail rapproche de la sortie. L’ancienneté n’est plus une accumulation de compétences , plus une avancée dans la maîtrise d’un métier, dans l’assurance sur son engagement, mais une simple répétition de risques de ruptures, de désamour, de désintérêt face à ce que l’on fait.

L’ancienneté ne nous enracine plus; elle nous dégage, sape nos motivations et nous rapproche de la fuite.

Avant il fallait une bonne raison, un motif exceptionnel pour partir; maintenant il nous faut des doubles-raisons pour rester. Par défaut, l’attitude naturelle est de quitter.

La motivation est devenue une angoisse, une injonction. Chacun observe chaque matin, son baromètre intérieur. Est on assez motivé pour se lever, pour se rendre au travail, voire même pour ne pas le quitter en cours de journée?

Elle est là la véritable crise énergétique, dans la foi dans la société, dans la foi dans la socialisation par le travail et encore plus, dans le travail dit social.

Le grand abandon

Nous avons été abandonnés par les espoirs dans le progrès, par les croyances politiques et sociales; tout ce qui nous tenait de l’extérieur, nous a lâché. Nous voici sommés de produire chaque jour et sans fin, notre propre énergie, notre propre motivation, sans soutien, sans espoir, sans illusion. Et bien sûr, c’est dur.

Nous ne sommes pas démissionnaires, nous sommes orphelins.

Parce que nous n’avons plus rien à croire, nous ne pouvons plus croire en nous mêmes , sauf à douter de tout et à ne plus pouvoir s’engager.

La grande démission est le parfait aboutissement de l’individualisation de la vie personnelle, sociale, culturelle et politique.

Donner des missions

C’est la punition, la contradiction du capitalisme. A force d’être entrepreneurs de nous mêmes, nous nous mettons nous mêmes au chômage.

Que devient le Travail social dans un tel contexte c’est à dire le nécessaire travail de la société sur elle-même, pour rester société?

C’est l’angoisse, en effet, y compris pour nos dirigeants car ils auront beau donner des ordres, établir des priorités, constater des urgences, voire même enfin concéder quelques moyens, la réalisation sur le terrain est aujourd’hui improbable.

La Pédagogie sociale nous a appris que face à une réalité, un contexte politique, économique, environnemental implacable, on ne pouvait ni la fuir, ni la déguiser, ni la changer. Le rapport de force est par trop inégal. C’est ce qu’avait compris Korczak dans le Ghetto de Varsovie.

La seule chose qu’il est possible de faire, dans des moments de naufrage, c’est de se donner des missions, des rôles, des responsabilités, une organisation, sur laquelle l’individu désorienté, en panne de lui-même, pourra s’appuyer.

Il nous faut donc créer de véritables couveuses de motivations; un travail social capable de susciter l’énergie de ses acteurs, autant que de ses bénéficiaires. Il faut produire le sens , en même temps que le travail social.

Double tâche, double contrainte, mais double nécessité.

PAUSE DEUX SEMAINES

Lors de la semaine qui s’est écoulée, notre local est resté fermé, ce qui a permis à notre équipe d’être en congés ensemble pour être de nouveau tous ensemble revenus, dès le mardi 23/08 , pour préparer une rentrée qui s’annonce, animée: rentrée des enfants, dernières sorties de l’été, orientation, inscription scolaire, reprise des activités alimentaires, nouveaux projets…

A suivre…

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