C’était une réunion à laquelle nous étions conviés et dont il était dit qu’elle était obligatoire. Je me suis dit que c’était la première fois qu’on m’invitait” à une réunion obligatoire.

C’est bien dans l’air du temps, je trouve cette fausse politesse, et cet accent autoritaire authentique. La réunion en question semblait impressionnante ; il y avait là tout un ensemble d’acteurs sociaux associatifs ou institutionnels du département. Tous sont réunis pour une grande messe autour des emplois aidés passés, ou présents qui ont été attribués par l’institution.

La réunion est importante car il y a  du monde et pourtant on se sent seul. Ni accueil, ni convivialité. On vient juste prendre sa place , sur des chaises serrées. Il n’y aura jamais aucun moment pour se croiser, pour se parler entre soi.

Tout sera fait , du début à la fin de la réunion pour que personne ne sache qui est son voisin et encore moins ce qu’il penserait de ce qu’il est en train d’entendre. Ce sera donc un bonheur d’entendre ses voisins bavarder et braver l’ambiance “protocolaire” de cette réunion.  Bien entendu ces bavardages incessants , toutes ces personnes occupées à consulter et à dialoguer avec leur smartphone, cela fait sans gêne, cela fait mal séant, mal poli, décalé. Cela donnait l’impression du côté sauvage de ce petit peuple, que les officiels affrontent depuis leur tribune. C’est le genre d’attitude qui inspire aux responsables en face , soit de l’agacement, soit de la condescendance. Pourtant , aucun ne s’avise, que cette attitude fuyante serait également salutaire; elle permet à ceux qui s’ennuient d’encaisser, d’attendre , de supporter ce qui sinon ne serait peut être pas ou plus supportable longtemps.

La réunion a pour sujet les emplois d’insertion dans le cadre de la politique de la Ville et des actions éducatives, sociales , de territoire qui sont prioritaires… pour les accompagner en tant que personnes et professionnels.

Pour autant, du terrain, de la finalité de ces emplois, du travail éducatif et social aux avants postes , dans les territoires abandonnés de la République, il ne sera jamais question. Au fond, c’est comme si le terrain n’existait pas; comme si ce qu’on réalisait au final, dans la rue, ou dans les structures sociales n’avait que peu d’importance.

La seule chose qui semble compter et sur laquelle porte chacune des multiples interventions en provenance des organisateurs, des OPCA, de Pôle emploi et des acteurs appelés à témoigner d’actions exemplaires , c’est l’em-plo-ya-bi-li-té, des agents bénéficiaires de ces contrats eux mêmes.

On a  l’impression que les emplois de ces agents se suffisent et s’épuisent comme objectif social, en eux mêmes. le but est d’employer des gens pour qu’ils deviennent employables; dans quel but, pour faire quoi? Cela semble de peu d’intérêt, puisqu’il sera question en termes de secteurs d’employabilité de tout et de rien (de la coiffure, aux agents d’entretien, en passant par le BPJEPS)

Du coup cette manière de considérer l’accompagnement de ces employés, ou de ces emplois comme des buts auto-suffisants, semble convenir particulièrement à deux types d’employeurs (dont nous ne faisons pas partie) .

  • Il y a d’abord les “free lance” , essentiellement des femmes à forte personnalité, fondatrices de leurs propres associations “interculturelles,” de “lutte contre la polygamie”, la “violence faite aux femmes”, ou tout autre sujet , selon les priorités publiques des périodes concernées.  Ce sont des personnes qui portent moins des actions , que des “événements” : attendus ou obligatoires: des salons, des rencontres, des colloques, des journées, des soirées, etc… Ces associations, très incarnées par une personne que tout le monde connaît de part et d’autre de la tribune , ne sont enracinées dans aucun terrain local précis. Elles sont interchangeables; elles sont liées à “la banlieue”, “à l’air du temps”, d’une manière déconnectée de tout contexte précis.  D’ailleurs on ne parle d’aucun terrain en particulier. Le seul territoire qui semble compter au final c’est peut être ici: les bureaux et les réunions où “ça” se décide. Et bien ce type d’employeurs “associatifs” et personnalisés, sans emploi du temps précis, sans aucune interaction vis à vis du terrain,   a tout le loisir pour donner à l’employé aidé en contrat aidé , autant de temps qu’il faudra pour multiplier petites formations, entretiens, orientations, bilans, etc … Ca ne pose pas problème, ça ne manquera pas à l’activité visiblement très souple de la structure.  L’activité semble tellement événementielle , et puis la personne recrutée ne semble pas vraiment essentielle pour son déroulement… Par expérience j’ai d’ailleurs souvent remarqué aussi que ces emplois aidés, dans ce type d’associations,  étaient souvent occupés par les “proches”  des “fondateurs”, quand ce n’est pas par les fondatrices elles mêmes.

 

  • Et puis il y a les structures, “pignon sur rue” et  “sur-dotées”, des institutions, souvent  municipales ou para-municipales,  dotées d’une grande équipe, de grands locaux et de grands budgets, et qui ont donc tout le loisir et le temps du monde. Dans de telles structures, souvent peu fréquentées et peu ouvertes sur leur environnement direct, l’emploi aidé est “peanut” , un petit supplément de rien du tout, un simple détail. Et même on a de quoi dégager du temps d’autres professionnels rien que pour guider les bénéficiaires, les aider , les assister…   Là c’est une autre impression qui domine. Ici, l’emploi aidé est une aubaine; il va permettre de réaliser en interne, chez soi, entre soi , et à bon compte, une mission  sociale accessible , livrée en quelque sorte à domicile. On en tirera de grandes satisfactions, surtout si l’ouaille ainsi dorlotée réalise par la suite, un beau parcours de formation et qu’elle arrivera peut être – cerise sur le gâteau- à un emploi en interne.

Dans un tel environnement, les bonnes intentions règnent . L’employeur qui rechignerait à détourner du travail sur le terrain trop d’énergie pour la mettre au service de l’employé , paraît très vite “abusif” , peu fréquentable, en un mot, pas consensuel. Les bonnes intentions règnent car elles sont hors sol; elles règnent car au final il semble importer peu qu’un réel travail social , projet sur lequel a pourtant été sollicité , puis recruté cet emploi aidé , se réalise ou pas. Quant à sa pertinence ou sa dimension. Motus!

Et là encore , nous sommes décalés, nous qui ne quittons jamais le terrain, qui n’abandonnons jamais le territoire; nous qui avons si peu de temps pour nous occuper de nous mêmes. Nous qui employons à plein tous ceux qui nous rejoignent, qu’ils soient bénévoles, volontaires, ou employés . Nous qui avons toujours besoin de plus de bras, de plus de têtes, de plus de jambes, de plus de tout… Nous qui dévorons la vie et qui sommes dévorés par elle. Nous n’avons pas le temps de l’ennui!

En quittant cette réunion tellement calibrée, tellement évidente, j’ai eu l’impression d’avoir assisté à un archétype du social et du socioéducatif comme on on en produit aujourd’hui.  tDu coup, je  trouvais quelque peu consternante , voire décourageante , cette révélation qui m’apparaissait subitement: Nous pourrions diviser par deux, ou trois, le nombre de nos ateliers sociaux éducatifs, sanitaires ou culturels , que finalement aucune institution ou collectivité ne s’en rendrait compte ou, seulement, s’en soucierait. Cela ne changerait rien  ni à no dotations; ni à la manière dont nous serions perçus.

Ce que nous faisons , ce que nous  réalisons , semble au final de peu d’importance , ou en tout cas tellement moins que la seule chose qui semble compter: ce qui il y a écrit sur notre fronton, combien on pèse, et si on apporte des réponses à bon compte aux agendas administratifs ou institutionnels.

Que peut la pauvre réalité , disait A. Badiou , face à sa représentation?