Le fantasme d’en finir…

Dictature de l’émotion

Nous ne serons probablement pas les seuls à ressentir un grand malaise quant à l’explosion médiatique , et la surenchère de certaines déclarations suite à l’horrible assassinat de Samuel Paty.

Alors que de nombreux commentateurs se précipitent à déclarer que les “dernières limites” ont été franchies, et que du même coup on ne saurait plus tolérer aucune nuance , ni aucune modération, qui ne soit immédiatement soupçonnée des pires complicités, d’autres journalistes ou personnages publics abandonnent toute retenue et on peut lire des choses aussi ahurissantes telles que:

“Toi le parent d’élève, tu vas arrêter de nous emmerder… le prof sait tout et toi tu ne sais pas (…) Et toi le gros con d’élève qui ne sait rien à part regarder Tik Tok, sur ton téléphone , tu vas commencer par la fermer…” (Ernest mag)

Sur le moment j’ai vraiment cru à un second degré, mais non , la tentative est là et elle est ahurissante. Bien au delà de l’événement du drame, ce à quoi on assiste c’est à un projet fou de faire taire les “ignorants” les “barbares”, les “incultes” et tous les jeunes “inaptes”, “incapables”, qui seraient trop “gâtés” , et trop “impunis”…

C’est toujours au nom de la liberté d’expression que les jeunes précaires sont priés de se taire

Comment dès lors , se permettre de rappeler d’autres éléments de la réalité sans même craindre d’être traité de même manière?

Il faudra pourtant dire que la jeunesse d’aujourd’hui, des quartiers populaires, des squats, des bidonvilles et des “hôtels sociaux”, ne connait rien d’enviable; qu’elle a été justement largement abandonnée à l’occasion de l’épisode du COVID; qu’elle l’est encore; qu’elle doit faire face à de plus en plus de répression, de dénis de droits, et d’un manque d’intérêt tout court dans la plupart des collèges et établissements scolaires.

Quant aux parents d’élèves, cela fait belle lurette, que retenus aux grilles “Vigies pirates”, en butte aux règlementations et aux injonctions incessantes qui limitent et conditionnent leur participation, ils ne sont plus perçus qu’avec distance , et donc aussi (il ne faut pas s’en étonner dès lors) craintes et fantasmes.

On a enlevé aux familles populaires et précaires jusqu’à la possibilité d’être simplement vues, aperçues ou prises en compte, avec leurs ressources comme leurs problèmes.

Sécuritarisme et enfermement à tous les étages

On leur a retiré tout motif d’espoir, toute perspective d’amélioration de leur condition, autrement que par la soumission et la recherche du mérite individuel.

Il fut un temps où les milieux populaires bruissaient d’espérance, d’idéaux et même d’idéologies. Il ne leur reste plus aujourd’hui qu’à attendre du ciel ce que les politiciens ne leur promettent plus.

Comment se sentir représentés dans le débat public, par nos dirigeants politiques, quand ces élus ne le sont qu’avec des scores minimes, sur fond d’abstention massive et de rejet des institutions?

Comment se sentir reconnus dans ce qu’on subit quand ceux qui nous dirigent ne défendent ,avec de moins en moins de complexes, que les intérêts des classes les plus aisées?

Comment se sentir concernés quand , en guise de projets de changements politiques et sociaux, la gauche elle même passe son temps à regretter que “c’était mieux avant”?

Qui dira le sentiment d’humiliation des enfants, des collégiens des milieux populaires? Qui rendra compte du mépris qu’ils ressentent de la part des institutions qui devraient les soutenir? Qui aura le courage de rappeler que la haine procède toujours d’une humiliation préalable, que l’on ressent pour soi et pour les siens?

Depuis la fin des trente glorieuses, et à un rythme de plus en plus accéléré aujourd’hui, nous assistons à la précarisation de franges de plus en larges des milieux populaires et de la jeunesse. A l’insécurité sociale, succède l’invisibilisation et aujourd’hui la perte de toute possibilité de se faire entendre.

Les enfants et les jeunes masqués d’aujourd’hui n’ont décidément plus que le droit de se taire et de se faire oublier.

Ce sont les enfants et les jeunes qui ont été abandonnés

Contrairement à ce que l’on dépeint complaisamment, l’Institution scolaire n’a pas dû faire face à l’hostilité progressive des enfants et des familles de milieu populaire; c’est elle, qui les a littéralement abandonnés progressivement depuis le début des années 80, renonçant à toute pédagogie nouvelle; en se recentrant sur des savoirs dits fondamentaux et des socles de plus en plus réduits,sommatifs et limitatifs.

Démissionnant de toute ambition de transformation d’elle-même, l’Ecole a renvoyé les enfants en matière éducative aux possibilités et à l’inégalité de leurs seuls milieux familiaux.

En revanche, depuis cette période, l’institution scolaire s’est continûment, avec autorité et suffisance, instituée comme instance moralisatrice et sociale.

Le mépris du peuple

Cela fait trente ans que l’on dénigre les enfants et les familles de milieu populaire , qu’on les fustige, qu’on les pare de tous les maux (incivilités, machisme, malveillance, intolérance, superstitions) et qu’à l’inverse on plaint les membres des classes aisées, qui doivent “travailler avec elles”.

Cela fait des décennies qu’on traite comme étrangers, ceux à qui au final on reproche un manque de loyauté ou d’attachement… pour des sécurités et des valeurs communes qui leur ont bien fait défaut!

Et voilà qu’à l’occasion d’un drame indéniable, tous les esprits “revanchards”, toutes les opinions les plus réactionnaires se défoulent pour alimenter un climat qui ne va faire que se dégrader.

Ceux qui appelleront à plus de retenue et d’analyse se verront comme d’habitude soupçonnés de complaisance et de naïveté, alors que nous sommes au contraire ceux qui sont en première ligne , et avec le moins de barrières, chaque jour! Nous risquons d’être taxés dorénavant du vocable étrange, d’islamo-gauchistes, alors que ceux qui fustigent pêle-mêle les milieux précaires et leurs alliés, semblent ne plus éprouver la moindre honte pour manifester au côté des forces les plus réactionnaires et racialistes du pays.

Le sécuritarisme est un poison et une impasse

Ce n’est pas en prétendant ré- instituer une autorité perdue et fantasmée des institutions, en multipliant les discours martiaux, en augmentant l’intimidation, que l’on parviendra à réparer la cohésion sociale qui se délite.

Il faut sortir du fantasme d’instruire le peuple, de le rééduquer, lui et sa jeunesse, sans quoi on ne parviendra à bâtir aucun avenir commun.

C’est au contraire, par la vraie présence , le travail social et éducatif de proximité à la fois convivial tolérant et ouvert que l’on produira de nouvelles manières de faire société en temps de crise , dont on a tant besoin.

Ce n’est pas le peuple qui empêche…

Témoignons en ! Dans nos pratiques en Pédagogie sociale, auprès des familles et des jeunes les plus précaires, nous ne sommes jamais malmenés , jamais menacés , jamais intimidés par ceux et celles, que nous rejoignons.

Au contraire , nous devons témoigner de la reconnaissance et de la grande valeur de toutes ces familles, de tous ces enfants et jeunes qui participent à nos actions collectives et communautaires, et qui bâtissent avec nous le “Vivre-ensemble”, dont tout le monde aura besoin demain.