Nous associons généralement le terme « d’ouvrier » à une histoire révolue, liée à des industries encombrantes, salissantes et inhumaines. Nous avons appris à porter un regard positif sur la disparition de la classe ouvrière, sans nous rendre compte que cette disparition était avant tout la disparition de cette classe sociale de la scène publique, des préoccupations politiques et de la conscience de classe.

Nous n’avons pas pris garde que cette disparition de la scène visible masquait la tiers mondialisation de cette classe sociale productive, ainsi que sa prolétarisation. Nous n’avons pas pris garde que même chez nous, dans nos pays, la disparition de la classe ouvrière avait tout simplement cédé la place à l’arrivée d’une nouvelle condition sociale bien plus dégradée, le précariat.

Qu’importe , nous avons préféré porter notre regard vers le mythe de l’individu producteur et entrepreneur de sa propre activité ou inactivité. Nous avons préféré être sensibles à l’idée avantageuse d’un individu souverain, comptable de lui même, responsable de ses choix et donc , nécessairement, mieux avisé.

Nous nous sommes réjouis de la régression de toute conscience collective, de toute conscience d’une condition sociale collective. Nous avons voulu voir dans cette disparition du collectif , encore une fois l’avènement d’un individu roi et souverain, y compris dans sa propre misère et solitude.

Ce faisant nous  nous ne sommes pas aperçus que la disparition de ces consciences collectives coincidait avec l’apparition en leurs lieux et places « d’identités meurtrières », derniers recours des individu qui veulent encore appartenir à quelque chose, fût-ce à un fantasme guerrier et vengeur des frustrations accumulées.

Nous nous étions dits qu’ouvrier, cela ne valait pas grand chose; que personne n’allait pleurer ce statut mal fagoté.  Ce faisant , nous ne nous sommes pas aperçus que nous assistions à l’enterrement, en même temps que celui du dernier ouvrier, de tout pouvoir de produire et d’intervenir dans notre environnement.

Car ce qui a été perdu au même moment que la notion de métier, de statut, c’est aussi bien entendu la science de son propre travail et de la capacité à produire une œuvre  dont on soit fier.

Freinet définissait le travail comme profondément libérateur et le résumait par la capacité de faire œuvre: œuvre sociale, économique, mais aussi culturelle et politique. Pour lui le travail portait au plus haut la capacité humaine d’agir et d’intervenir sur son propre environnement plutôt que de le subir.

Cette capacité de faire oeuvre, c’est ce qui définit par la même ce que peut être un « oeuvrier », c’est à dire non pas le survivant d’une époque révolue,mais au contraire le promoteur de ce qui change et de ce qui fait rupture, dans ce que nous subissons.

La Pédagogie sociale est une pédagogie « d’oeuvriers », en cela qu’elle permet et incite tout un chacun , à commencer par les précaires et les enfants, de s’emparer de la capacité à faire œuvre.

Il y a fondamentalement et philosophiquement une opposition essentielle entre la préoccupation, le projet ou la volonté de devenir entrepreneur de soi, c’est à dire un simple comptable (de soi même) et l’ambition de devenir oeuvrier, c’est à dire auteur d’œuvres.

L’entrepreneur de soi s’adapte perpétuellement à des temps , des événement, des influences sur lesquelles il n’a aucune prise; il en les crée pas. Tout au plus salue -t-il son aisance à « surfer » au dessus du cours des choses.

L’oeuvrier, quant à lui, agit, quitte à s’opposer, quitte à transformer ce qui l’entoure, sur le contexte même de ce qui se vit. Il ajoute des éléments et des événements qui n’étaient pas déjà présents en tant que tels. Il augmente la réalité , en l’enrichissant de nouveautés.

Certes il restera une différence fondamentale entre l’ouvrier et l’oeuvrier. Le premier était salarié et  tributaire d’une vision de ce même travail sur ce modèle, qui le déclinait sous trois modalités uniques: le travail , le loisir et le chômage.

A l’inverse l’oeuvrier est enfant de la fin de ce modèle là de Travail , en tout cas sous  forme salariale. Pour lui, le travail a gommé toutes ces barrières inutiles entre salariat, chômage et loisirs et apparaît juste comme une œuvre positive et libre d’un individu qui se détermine lui-même.