« Le droit de l’enfant, à mourir »

« De crainte de voir la mort nous arracher notre enfant, nous l’arrachons à la vie ; pour ne pas le laisser mourir, nous ne le laissons pas vivre. » 

Janusz Korczak In Comment aimer un enfant- Robert Laffont, 1988, p. 62).

Plus que jamais il nous a semblé que la formule « choc » de Janusz Korczak, grand pédagogue social polonais , était d’actualité.

Photo de Fares El Fersan

Il nous semble en effet, que faute d’être reconnus et respectés, et souvent au nom même de leur protection, les enfants d’aujourd’hui sont retirés du Monde, exclus des structures et des institutions mêmes qui avaient été créées pour eux.

Des enfants surveillés, mais invisibles

On les renvoie dans le silence de leur foyer. On les maintient dans l’invisibilité de leur milieu (surtout quand celui ci est défavorisé/ dévalorisé).

Au nom de leur éducation, on les fait taire. Au nom de leur avenir, on veut leur interdire d’être des enfants dans le sens plein du terme.

On les dénature , on les isole, au moment où, plus que jamais, on les trace , on les espionne, on les scrute, on les juge.

Plus encore que durant l’époque tragique de l’activité de Korczak, on ne considère pas les enfants pour eux- mêmes, pour ce qu’ils sont aujourd’hui ; mais on les jauge, on les évalue uniquement en fonction. de ce qu’ils pourraient devenir demain.

Les « enfants en présence » n’intéressent personne; on ne les voit pas; on veut voir à travers eux. On ne les écoute pas, on écoute ce que « les spécialistes »ont à dire sur eux.

On ne leur fait pas confiance; au contraire, on les craint comme on craint tous les ennuis qu’ils pourraient apporter aux adultes si ceux-ci les prennent trop au sérieux , et perdent trop de temps à les écouter ou vivre avec eux.

C’est ainsi qu’il faut comprendre cette terrible formule du  » Droit de l’enfant à mourir ». Car c’est bien parce qu’il a ce droit, quoi qu’il arrive , quoi qu’il en soit dans un monde qui change, dans un monde qui bascule, que c’est bien sa vie d’aujourd’hui qui importe !

L’enfant en présence vaut plus que 1000 enfants en devenir! Et c’est pour cela que sa rencontre est une aventure relationnelle , sans certitude, sans confort, et sans fard.

Enfants confinés et adultes auto-centrés

Le confinement imposé en ce moment d’une manière barbare et violente aux enfants et jeunes du pays, revêt une valeur doublement symbolique.

D’une part parce que ce sont eux, les enfants qui ont été ciblés en premier. Ce sont leurs établissements , leurs écoles qui ont été fermées d’abord . Et leurs enseignants ont été mis en vacances de leur présence et réalité sociale. Ils peuvent dorénavant encore plus oublier leur réalité de vie, puisqu’ils n’ont même plus besoin de les voir , même un bref instant.

De plus parmi tous les enfants, ce sont les enfants les plus précaires qui sont le plus visés et qui souffrent le plus.

Pour eux, dans hôtels sociaux, logés chez des tiers, ou dans des apparts minuscules sans terrasse ni jardin, il est interdit d’exercer leur besoin primordial de se mouvoir, bouger, d’être mobiles.

Ce qui leur est empêché c’est justement d’être ce qu’ils sont: des enfants. C’est tout simplement un infanticide , présenté comme il se doit, « pour leur bien » .

Nul doute que les enfants confinés pourraient devenir demain des adultes « enfermés » dans des mentalités étroites, des jugements hâtifs, des croyances absurdes. Des adultes collés à eux mêmes et à l’actualité qu’on leur fait; jamais responsables , ni autonomes dans leur capacité de penser ou d’aimer; des adultes, immatures, autocentrés , sans aucun accès à l’imaginaire ou au possible.

Des adultes manipulables, politiquement défaillants ; c’est tout ce dont un pouvoir peut rêver!

Enfants vaincus et à occuper

Et voici qu’après avoir privé les enfants de toute source de vie et de toutes les expériences possibles; après les avoir confinés et enfermés, le plus dur sera… de les occuper!

Il n’y a là aucune surprise; tout territoire conquis est à occuper. Tout ce qui est soumis est à contrôler.

Et voici que le devoir d’occuper les enfants devient l’esclavage des adultes. Hegel avait raison de remarquer que la servitude touche de deux côtés de la chaîne, le Maître et l’Esclave.

Faute de permettre aux enfants un accès à la vie (la seule, l’unique , la vraie) nous devrons leur fabriquer des mondes virtuels et artificiels, coûteux et dérisoires . Et cette tâche sera toujours à recommencer, à perpétuité.

Vivre à fond le temps présent

Nous ne laissons pas faire et les enfants sont avec nous.

Tous les enfants sont par nature, convaincus de cette nécessité d’habiter notre temps, et d’aimer l’époque que nous vivons et se passionner pour ce qu’il s’y passe.

Tous les enfants connaissent la valeur de savoir se saisir du temps; de prendre l’initiative sur lui; d’entreprendre, de rompre le cours habituel des choses, d’amener ruptures et changements.

Tous les enfants savent aussi l’importance de la durée , de fonder ,pour longtemps.

Tous les enfants sont convaincus de la gravité de la perte de leur temps . Et pourtant combien de temps on leur fait perdre chaque jour, chaque année?

Combien de temps, ils perdent à rester à disposition d’adultes défaillants, inconséquents , irréguliers et sans conscience?

Combien ils ont besoin au contraire de rencontrer des compagnons de tout âge , qui embrassent le temps.

« Du respect pour chaque minute qui passe, car elle mourra et ne reviendra plus ; blessée, elle se mettra à saigner, assassinée, elle reviendra hanter vos nuits » […] -Janusz Korczak

Si la crise actuelle peut nous apprendre quelque chose, nous susurrer une leçon à l’oreille, c’est celle-ci :

Ne perdons plus de temps, ne perdons plus de temps de l’enfance . Ne perdons plus le temps de la vie.

Allons à l’essentiel . Ne sacrifions plus aux rituels; ne sacrifions plus à l’ordre établi.

Renversons maintenant, tout ce qui nous empêche de vivre aujourd’hui!

La minute d’après…

« Il faut préparer l’après » entend-t-on à longueur de journée sur nos ondes… l’après crise, le déconfinement (ne serait-il pas plus juste de parler de déconditionnement ?), un « jour d’après » comme un sentiment « d’après-guerre » … dans une société qui nous a habitués, depuis plus de quarante ans, au court terme, au flux tendu, au retour immédiat sur investissement, au one-shot, au « go-fast ».

Eh bien nous, de notre côté, nous essayons à notre manière, comme on le peut, de gérer le présent avec ce que l’on nous offre justement de flux tendu. Le briefing du midi est capital pour appréhender l’après-midi : le tri de la collecte, les lieux de distributions, la permanence au local, le dispatching des tâches. On entrevoit le lendemain et le jour d’après, entrevoir seulement car il faut se laisser de la marge ! Dans ce présent confiné, nous essayons tant bien que mal, en fonction des besoins qui se présentent et des aides qui se multiplient, de tenir la barre d’un planning balloté par les embruns.

De plus en plus de familles se retrouvent sans travail et sans ressources. Le silence institutionnel rend toute démarche administrative improbable. Quant à l’école 2.0, elle renvoie les familles à l’écran de leur smartphone, mais sans ordinateur, sans imprimante, sans l’habitude, sans les codes, tout est plus compliqué bien sûr!.. et pour beaucoup de gens, sans connexion, pas d’école 2.0 du tout ! Les familles et les volontaires bénévoles qui se présentent sont un peu comme nous finalement, un peu perdus dans ce temps gelé.  

Alors nous continuons de plus belles nos distributions à l’Hôtel du Parthénon et du Welcomotel de Chilly-Mazarin, et ce, en lien avec les actions des autres associations.

Nous sommes également présents sur les bidonvilles d’Antony, de Massy, ainsi qu’à l’Hôtel du Golf de Savigny-Sur-Orge et Pierre Loti de Morangis.

De nouvelles familles se présentent tous les jours chez nous, et du local, nous continuons également aides et distributions quotidiennes les après-midis.

Seuls repères réellement stables, nos récoltes hebdomadaires à la Banque Alimentaire le mardi et jeudi. Une grosse collecte cette semaine encore pour au total presque 2 Tonnes de denrées alimentaires !!

Une autre collecte de nourriture effectuée auprès d’une entreprise de Grigny mardi et de nouveau, plusieurs sacs de dons récoltés pour nous, par des soutiens de la PEEP de Massy.

Ce vendredi 3 avril, nous effectuons un aller-retour à la croix rouge de Courcouronnes pour récupérer un stock de produits laitiers frais, de fruits et de légumes.

En préparation de la semaine à venir, nous garnissons à nouveau nos stocks de produits pour tout-petits par un achat massif de lait, couches, lingettes, etc. Les besoins en produits d’hygiène se faisant ressentir plus durement, nous achetons également du shampoing, savon, dentifrice, brosse à dents pour petits et grands.

En fin de semaine, une commande de tablettes nous arrive : 6 tablettes avec cartes sim pour dépanner les familles qui ont besoin d’une connexion pour suivre la scolarité de leurs enfants.

De nouvelles propositions de collectes de produits laitiers, frais, ainsi que de fruits et légumes nous parviennent de la part de gros fournisseurs… des chocolats de Pâques également !! Les soutiens se multiplient également de partout, pour nous aider au quotidien ou pour préparer une collecte dans une grande surface de Chilly-Mazarin.

Nous récupérons au coup par coup, par contacts et relais divers de bénévoles, masques et gants qui nous permettent de continuer notre action. Des masques et des gants toujours ! comme une obsession quotidienne, barrières pour certains, mais pour nous, appendices qui nous servent simplement à pouvoir préserver, dans cette étrange temporalité, un lien avec l’autre.

Nous n’avons qu’une perspective, celle de l’heure qui vient, de la minute d’après, avec le sentiment qu’en essayant de maintenir comme on le peut ce lien, c’est toujours une minute de gagnée !

Car quel sera le retour sur investissement si, au matin du « jour d’après », tout lien a été rompu ?