Altérations contre transformations de la Réalité

Biopsie d’un artefact

Nous avons été habitués depuis la fin du XXème siècle au remplacement de la réalité par sa représentation.  La médiatisation omniprésente impose d’abord un discours sur les faits, avant de considérer les faits en eux mêmes.

Petit à petit, la perception de la réalité par la plupart des gens a été remplacée par l’omniprésence d’un discours sur cette même réalité. Certes, un tel discours sur la réalité a existé de tout temps parmi les hommes; n’est ce pas ce que nous appelons l’idéologie? La particularité cependant de l’époque contemporaine est la mise au premier plan, l’omniprésence et la résistance à la réalité d’un tel discours.

On peut résumer ceci d’une seule formule d’Alain Badiou:  « Que peut la pauvre réalité , face à sa représentation? ».

D’une certaine manière, nous pourrions aussi dire aujourd’hui que les faits ne sont plus têtus et que l’idéologie, seule, prévaut.

Le travestissement de la réalité convient bien pour dissimuler ce que les institutions ou les autorités produisent , mais il arrive aujourd’hui que cela ne suffit plus. Il ne suffit pas en effet de dissimuler un certain nombre de réalités sociales, ou de publics invisibles. Il ne suffit plus de dissimuler les effets catastrophiques des politiques environnementales, éducatives ou sociales, telles qu’elles sont menées.

Nous vivons une période où le sentiment de crise est si aigu, si impérieux, qu’il faut en plus donner l’illusion coûte que coûte et en tout temps que les autorités, que les institutions agissent.

Et là l’idéologie ne fait plus le compte. Il faut ajouter et inventer d’autres manières d’agir publiquement. Il faut mettre en oeuvre une activité, aussi superficielle qu’elle soit. Il faut montrer qu’on prend en compte les difficultés, il faut les nommer, il faut AGIR.

Au travestissement de la réalité, il faudra bien ajouter une altération de celle ci; c’est à dire la création d’une réalité secondaire, virtuelle, alternative. Celle-ci affirmera un discours glorieux d’actions et de transformations sociales, qui partout seraient à l’oeuvre.

Plus l’action publique est introuvable sur un territoire abandonné, et plus elle est remplacée par une mise en scène bavarde et perpétuelle d’intentions, d’objectifs et d’annonces imprécises.

Mais comment laisser penser que tout serait en perpétuelle transformation quand jamais rien ne change? Comment perpétuellement faire événement quand il ne se passe rien?

Il reste alors à inventer de faux événements , de fausses inaugurations, poser des plaques devant des locaux vides, et ainsi mettre en scène toute une série de manifestations, qui n’ont pas d’autre objectif que de constituer la liste de « tout ce que nous avons fait ».

En eux mêmes ces artefacts , ces faux événements n’ont aucune valeur vécue. Ils ne permettent aucune rencontre, aucun accident, aucun lendemain.  Ils se suffisent juste à eux mêmes pour constituer le strict équivalent de leur annonce.

Qu’est ce que l’inauguration d’un espace associatif alors que celui-ci reste vide et fermé?  C’est juste une inauguration, sans l’espace. C’est juste l’évocation d’une réalité désormais introuvable de vie associative. Nommer cette évocation suffira; nommer cette évocation l’épuisera.

Chaque action, chaque événement est déjà pré-inscrit dans un programme qui se déroule dès lors coûte que coûte sans plus de référence aux territoires ou aux réalités des gens.

C’est que l’équation est simple et purement philosophique: la réalité, ou bien vous la transformez, ou bien vous l’altérez

Altération et transformation ne sont pas des actions équivalentes. celui qui altère accepte la réalité et toute la violence et l’ordre des choses qu’elle contient. Il n’a aucune envie, ni ambition d’y changer quoi que ce soit. Il cherche juste en quelque sorte, à la mettre « de son côté », à en faire son alliée.

Celui qui, au contraire, au mépris de son confort immédiat et de son strict intérêt personnel, cherche à modifier la réalité, à y apporter du changement, devra au contraire , la regarder d’abord en face, toute nue.  Celui-ci s’écarte alors des idéologies, des discours entendus, des représentations admises et sera en butte à bien des résistances. Il en a toujours été ainsi.

Ce qui change aujourd’hui, c’est justement que les forces qui résistent le plus aux changements de la réalité, doivent elles-même faire semblant de vouloir et pouvoir la transformer.  Ils adoptent alors un discours guerrier, plus radical: ils souhaitent « éradiquer », « supprimer » tout ce qui serait indigne. Ils affichent une détermination d’autant plus absolue que celle ci est sans capacité d’agir.

Vient alors le temps des bilans; il va falloir fournir des preuves, des indices, laisser des traces.  Il va falloir faire preuve d’imagination. On va sortir des chiffres invérifiables; on va évoquer le parcours d’autant plus positif de groupes et d’individus qu’on a  exclus, expulsés ou éloignés , que nul ne pourra établir le contraire, puisqu’on aura brouillé toutes les pistes.

L’artefact de la réalité consiste dès lors à affirmer comme réels des objets ou des événements qui doivent toute leur existence à leur annonce. Nous aurions réussi à solutionner les problèmes dont nous aurons perdu la trace. Nous aurons produit des événements , mais seulement sur un agenda.

Avant, on savait déjà diffuser des projets, et communiquer sur eux alors qu’ils étaient sans lendemain.  On pouvait compter sur l’hallucination positive que les problèmes seraient déjà à moitié résolus dès lors qu’on produirait des projets pour les éradiquer.

Mais aujourd’hui on fait bien mieux : on peut même produire et distribuer des objets qui en eux mêmes n’existent pas. On peut augmenter la réalité.

Tel ce petit pot de miel qui arbore fièrement sur son opercule qu’il serait du miel produit dans des résidences de quartier prioritaire, et qui a été distribué le jour de l’inauguration officielle (et en présence des officiels) d’un rucher qui est censé le produire… mais  qui n’est pas là.

C’est l’histoire d’un miel qui en quelque sorte n’existe pas ou qui du moins n’est pas ce qu’il prétend être , alors que sa seule valeur (vue la petite taille du pot) réside dans son appellation fallacieuse.

 

C’est l’histoire d’un objet qui n’en est pas un , censé attester de la réussite d’un projet qui peine à aboutir.

L’objet (virtuel ou actuel) remplacera-t-il  dans le futur les projets qui auront failli?

Passera-t-on d’une société de l’intention, à une société de prestidigitation qui nous tiendra en haleine pour faire apparaître et disparaître , au gré des besoins, tout ce qui arrange et tout ce qui dérange?

Sans surprise, en Pédagogie sociale, nous préférons, à l’altération de la réalité, sa transformation, aussi petite soit-elle.

Au discours sur l’événement, nous préférons le récit de ce qu’il en advient: son risque , la rencontre, la transformation de ce que nous avons prévu, en ce qui se passe vraiment!

A la production d’objets parfaits, manufacturés, lissés et enregistrés, nous préférons la confection joyeuse de repas farfelus ; nous préférons l’événement, même sans trace, pourvu qu’il ait impacté des gens.

Nous préférons les souvenirs à la mémoire; nous préférons la franchise de l’acte unique, direct au déroulement sans faille d’un programme sans impact.